Le tourisme à la croisée des chemins (I)
A notre arrivée sur les lieux, on est choqué par le spectacle qui s’offre à nous. Des dizaines de bouteilles et sachets en plastiques et d’autres déchets laissés sur place par les vacanciers pollue les rochers et les falaises. Les embarcations ne cesse d’arriver et de déverser des vagues de vacanciers venue passer un moment de détente sur l’île.
En 1995, quand nous avons visité pour la première fois cette île le décor était différent. A l’époque, rares étaient les personnes qui s’aventuraient sur cette île. Rares étaient également ceux qui possédaient une embarcation de loisirs ou un jet ski. «Je me souviens de cette époque, pas aussi lointaine, où ce lieu magnifique était propre et où piquer une tête dans ces eaux transparente ou faire de la plongée sous-marine restaient des souvenirs inoubliables» nous dira un habitué des lieux. Avant d’ajouter que «le boom de la rente pétrolière de ces dernières années à fait exploser les ventes des embarcations de plaisance et les jet- ski. Nombreux sont donc ceux qui viennent, par mer calme, passer des moments sur l’île. Mais ce qui est choquant c’est le manque de civisme de certains estivants qui abandonnent sur place leurs déchets sans prendre la peine de les prendre avec eux». Zoheir, militant d’une association luttant pour la sauvegarde du patrimoine de la région de Beni Saf estime que la sonnette d’alarme doit être tirée , «Les autorités doivent décider le plus rapidement possible la classification de l’île de Rachgoun en tant que site à protéger. Il est connu que dans cette île ont été découvertes des sépultures remontant à l’époque punique. Des années auparavant, des plongeurs avaient découvert des pièces archéologiques dans les profondeurs sous marines à proximité de l’île. En vérité, tout plaide pour la classification de cette île de près de trois hectares la protégeant ainsi des pollueurs et des prédateurs» conclut Zoheir. Ihsaine remonte d’une plongée en apnée, il est émerveillé par ce qu’il a vu. Une fois par an, il vient d’Alger pour plonger dans ces lieux. «La flore et la faune sous- marine sont toujours aussi riches. A chaque plongée, je suis fasciné par ce que je vois sous l’eau. On se demande jusqu’à quand ces lieux pourraient être protégés de l’agression de l’homme». Pour Zoheir, les autorités doivent réagir et organiser les visites sur l’île durant la saison estivale. «Il faut installer un gardiennage avec l’organisation de la visite de l’île. Les embarcations qui ramènent des visiteurs sur l’île moyennant une somme d’argent doivent être agréé par les autorités. Des poubelles doivent être installées et un service de nettoyage, tel qu’il existe sur les plages doit veiller à évacuer les déchets vers la terre ferme» souligne Zoheir. Ceux qui ne possèdent pas d’embarcations et de jet-ski doivent dépenser 1500 dinars pour louer les services d’un transporteur pour rejoindre l’île. Les autorités peuvent tirer profit en instituant un droit d’accès à l’île. Ce droit servira à financer les opérations de préservation de l’environnement sur cette île. «En raison de l’ampleur prise par le phénomène de la pollution dans notre pays et des difficultés qu’éprouvent les différents organismes de l’Etat à nettoyer les villes, villages et routes nationales, le gouvernement doit encourager ce qui est connu ailleurs sous l’appellation de l’emploi vert. Il est temps de s’occuper des métiers de l’environnement» propose Zoheir. Nous quittons l’île après avoir visité le mythique phare qu’elle abrite. Les murs de cet imposant édifice n’ont pas été épargnés par l’agression des hommes. D’innombrables graffitis écrits à l’aide de morceaux de charbon utilisés par les barbecues défigurent la bâtisse plus que centenaire. Cherche calme désespéremment ! Village de Rechgoun. Ce dernier ne cesse de s’étendre anarchiquement. Après le drame vécu par le pays tout au long des années 1990 les Algériens ont repris avec force le chemin des vacances depuis le début des années 2000. Une forte pression a été ressentie sur les insuffisantes structures d’hébergement. Du coup les prix à la location vont flamber d’année en année. Beaucoup vont voir en cette forte demande en infrastructures d’hébergement durant la saison estivale une aubaine pour réaliser de juteux profits. Tout au long du littoral algérien la spéculation foncière va battre le plein. Rares sont les régions côtières épargnées par cette frénésie spéculative. On construit n’importe où et n’importe comment. Certains et sous le vocable «d’investissements touristiques» vont ériger des hôtels qui ne répondent à aucune norme et où la qualité des services laisse à désirer. Rachgoun est l’exemple type de l’anarchie qui règne dans ces villages côtiers construits à proximité de belles plages. De toutes les nouvelles constructions qui ont vu le jour ces dernières années, seules cinq ont le statut d’infrastructures touristiques le complexe Syphax, le complexe Nabil et trois hôtels de constructionrécentes, deux à Rachgoun et un à la plage Madrid. La capacité totale d’hébergement de ces infrastructures d’accueil ne dépassent pas les mille lits. Le déficit est alors comblé par les particuliers. Comme partout ailleurs dans les régions côtières beaucoup de particuliers ont construits des bâtisses à louer durant la saison estivale. Et à Rachgoun, la majorité des maisons sont proposées à la location particulièrement durant les mois de juillet et août. «Ce que vous voyez ici comme anarchie dans l’urbanisation de nos villages touristiques côtiers est en réalité une résultante des choix économiques adoptés par le pays depuis une trentaine d’année» nous dira un ancien élu de la commune de Beni Saf. «Au début des années 70 la mine de fer de Beni Saf commençait à s’épuiser. Le pouvoir politique de l’époque décida alors de construire une cimenterie pour éponger la main d’œuvre qu’allait perdre la mine. En 1979, la cimenterie de Beni Saf entre en production et la mine de fer ferma définitivement ses portes en 1985. Pourtant, à l’époque, Beni Saf avait deux atouts, le port minier qui allait devenir le plus important port de pêche du pays et le tourisme» poursuit notre interlocuteur. Avant d’ajouter: «Economiquement, il aurait été plus rentable pour la région la construction d’un village touristique, à l’exemple des complexe touristiques CET et Corne d’or de Tipasa, à Rachgoun qu’une cimenterie sur les hauteurs de Beni Saf. Il aurait été plus judicieux de construire cette cimenterie dans des régions de l’intérieur du pays ne disposant pas de ressources naturelles» conclut notre interlocuteur. Il est connu que l’activité touristique est créatrice d’emplois direct et indirect, autant sinon plus que l’industrie. Elle est aussi génératrice de devises. Cette région bénéficie entre autre d’un autre atout important : la proximité d’un aéroport international, celui de Tlemcen situé à une cinquantaine de kilomètres. «Le tourisme ici peut ne pas se limiter à la seule période estivale. En hiver, la région pourrait devenir à l’avenir un lieu de transit en direction des régions potentiellement touristique du sud ouest du pays, Béchar, Taghit , Timimoun et Adrar» précise un intervenant dans le tourisme. Les chances de Rachgoun de devenir un dynamique pole touristique à l’ouest du pas seront anéantis au milieu des années 80. En 1987 l’Assemblée populaire communale (APC) de Beni Saf va distribuer près de deux cents lots de terrain d’une superficie unitaire allant de 150 à 200 m2. D’autres distributions de terrain vont suivre jusqu’au début des années 1990. L’urbanisation sauvage de la plage de Rachgoun va commencer. Si une accalmie sera observée jusqu’à la fin des années1990 en raison de la dégradation de la situation sécuritaire, les années 2000 seront marquées par une explosion des chantiers de construction suite au rétablissement de la sécurité et à la relance de l’économie. Seuls deux complexes touristiques verront le jour à la fin des années 1990. Suivront plus tard trois hôtels. Selon les commodités, nombre de chambre, climatisation et mobilier, le prix moyen des locations dans ces infrastructures touristiques varie de 6500 dinars à 8500 dinars par jour. Soit entre 100 000 et 150 000 dinars pour un séjour de 15 jours. Malgré ces prix élevés les cinq infrastructures touristiques affichent complet en cette première quinzaine du mois d’août. Ceux qui ne peuvent pas payer de tels montants et n’étant pas propriétaires de biens immobiliers se rabattent sur les particuliers. Chez ces derniers, les prix sont inférieurs à ceux pratiqués par les hôtels. Ici, tout est bon à louer, y compris les garages. Autre infrastructure, le terrain de camping situé au centre du village. Ce dernier a été cédé cette année aux œuvres sociales de Sonatrach. Cette dernière a installé sur les hauteurs de la plage de Madrid un centre de vacances en cabines préfabriquées climatisées. Selon le recensement de la population de 1998 Rachgoun ne compte que 330 habitants résidents. Durant la saison estivale, la population dépasse largement les 10 000 habitants. A rajouter des milliers d’autres d’estivants venant des régions environnantes passer une journée en mer. La circulation automobile est très dense. Les services d’hygiène de la commune semblent dépassés par le flux important de vacanciers. Les grandes poubelles en plastiques installées partout sur la grande plage et dans les ruelles du village débordent de sachets d’ordures. Maintenir une propreté acceptable des lieux relève du domaine de l’impossible. En raison de l’absence de facturation des différentes activités d’hébergement et de commerce il est certain que la commune n’en tire pas profit de cette manne saisonnière et supporte seule les coûts de l‘enlèvement des tas de déchets générés par les vacanciers. (Suivra) Reportage réalisé Réda C.
La nouvelle république 13-09-2009
La nouvelle république 13-09-2009

